Mort comme rupture et transition

Thématique iconographique

La mort sépare l’âme et le corps de l’homme. Les deux composantes connaissent des destins différents. L’âme, souffle de vie immortel et incorruptible, abandonne le corps sous la forme d’un oiseau (voir Âme comme principe de vie) ou d’un enfant nu (voir Âme comme personne). Ses qualités substantielles l’empêchent de subir le même sort que le corps. Elle reçoit le jugement réservé à tout homme au terme de sa vie terrestre. À partir du XIIe siècle et de l’« invention » du Purgatoire, deux jugements coexistent. Le premier a lieu à l’instant de la mort ; on le représente souvent sous la forme de la pesée ou d’un combat d’anges et de démons. Il préfigure le second qui est le jugement dernier. Universel et final, celui-ci confirme pour l’éternité la sentence première et ne s’applique plus seulement à l’âme seule, mais à l’être tout entier (les corps ayant été ressuscités).

Si le destin de l’âme est l’objet des préoccupations des théologiens, le devenir du corps relève encore, jusqu’aux environs de l’an mil, de pratiques relevant du cadre familial souvent héritées de l’Antiquité Tardive. L’Église ritualise progressivement les funérailles et le traitement du corps par la pratique de l’inhumation en terre consacrée, des messes votives et de l’office des morts. La tombe devient l’axe de rencontre entre l’ici-bas et l’au-delà en permettant aux vivants d’agir pour la rémission des péchés des défunts : l’âme n’abandonne pas totalement son corps. Cette conception découle de la considération apportée aux corps saints dès les premiers siècles du christianisme : les reliques corporelles sont des moyens de contact avec le divin et garantissent l’efficacité des prières. Ce mécanisme, sans changer de nature, s’étend à une échelle supérieure au cours du Moyen Âge pour toucher d’autres catégories de la population à travers la pratique des suffrages. Au XIIe siècle, Bernard de Clairvaux souligne ainsi « l’amour naturel » (affectus naturalis) de l’âme pour le corps et son désir d’être de nouveau unie à lui (De Diligendo Deo). Cette idée irrigue la pensée cistercienne puis celle des scolastiques et de Thomas d’Aquin, qui accorde à son tour au corps la capacité de désirer l’union avec l’âme (Compendium Theologicae).

La monstruosité du cadavre exprime enfin la perte de la ressemblance à Dieu assurée par l’âme, part divine de l’être faite à l’image de celui-ci (Matière corruptible ou incorruptible). L’art macabre rappelle aussi au fidèle la vanité des passions terrestres : le destin de toute matière est la corruption, qui rend vaines les richesses terrestres et les hiérarchies humaines. La multiplication des représentations de cadavres à partir de la seconde moitié du XIVe siècle rappelle que le seul moyen d’échapper à cette destruction inéluctable est de transformer les richesses terrestres en richesses spirituelles. Au moment où se multiplient les messes et les donations pour les défunts (ce que Jacques Chiffoleau nomme « la comptabilité de l’au-delà »), peut-on voir dans cette iconographie morbide une manière de réaffirmer que la mort demeure bel et bien un moment de rupture ?


Collectif OCMI-INHA, Ontologie du christianisme médiéval en images, consulté le 30 May 2020, https://omci.inha.fr/s/ocmi/item/31