Consubstantialité du Père et du Fils

Motif iconographique

Cette image peut être lue comme une présentation du corps de Dieu, en son entièreté. On voit que les postures, les gestes, les visages et leur organisation, qui se fait à la fois par un effet de superposition, de contraste et de verticalité, expriment à plusieurs degrés la nature des hypostases de la Trinité. Ainsi, le corps du Christ est représenté superposé à celui de Dieu, dissimulé dans les drapés du manteau. Ce jeu de révélation et de dissimulation indique que le Christ incarné est la visibilité du Père, et que le corps de l’un est le corps de l’autre. La seule différence entre les deux corps est que celui du Fils est fait de chair, et donc perceptible, quand celui du Père est caché, inconnaissable et insaisissable. Le contraste est également chromatique : la blancheur et la nudité de la chair christique, le rouge vif du sang qui s’écoule de la plaie s’opposent aux drapés plus sombres des vêtements. En premier lieu donc, l’image pose ceci : le Christ et Dieu le Père ne font qu’un.

Ensuite, bien qu’il s’agisse d’un thème découlant de celui du Trône de Grâce, on ne trouve pas ici de nette distinction entre le sacrifié et le sacrificateur, comme c’est le cas dans certaines images où le Christ semble offert comme victime par le Père. Il règne même une certaine ambiguïté dans leur différence. Le Christ a les yeux ouverts et la tête redressée, à la verticale de celle de Dieu. L’action est simultanée, accomplie en conscience, et c’est Dieu qui s’offre lui-même, à travers le Christ : les paumes superposées sont ainsi une nouvelle preuve de leur consubstantialité. Les stigmates sont bien visibles dans la chair du Christ, dont les mains sont enveloppées par celles, plus grandes, du Père. En réalité, ce dernier ne soutient pas le Christ, puisque leurs bras étendus se rejoignent à cet endroit pour exhiber les plaies : c’est Dieu tout entier qui est, d’une certaine façon, impliqué dans un sacrifice qui reste toutefois celui de la chair du Fils. La symbolique eucharistique est presque évidente, comme dans nombre d’œuvres où on expose le corps et le sang du Sauveur, dont la présence est réitérée lors de la messe.

Cette exposition est non seulement une analogie de la présentation de l’hostie pendant le culte, mais aussi une résultante du long processus d’humanisation du divin qui marque les derniers siècles du Moyen Âge : la devotio moderna et ses pratiques dévotionnelles. Centrées sur une proximité quasi physique avec Dieu et surtout le Christ, la devotio moderna a suscité des expérimentations picturales sur les façons de mettre en scène les souffrances du Christ. Ici toutefois, la dimension pathétique qui s’affirme fortement dans d’autres œuvres est beaucoup moins présente, car on ne met pas l’accent sur les souffrances endurées qui peuvent marquer son corps, mais on retrouve tout de même ce qui est déjà présent dans les Trônes de Grâce des décennies précédentes avec l’exhibition du corps d’un Christ mort (la plaie au côté en est le signe) et d’une souffrance divine conjointe. Toutefois, la Trinité de Semitecolo semble dépasser cette opposition entre la mort et la vie : c’est un Christ ressuscité qui apparaît ici.

Le cadrage participe également à la signification de l’œuvre car elle prépare les expérimentations plastiques menées par certains peintres comme Jean Malouel au cours du xve siècle qui ont recours à des cadrages de plus en plus serrés sur la personne du Christ, jusqu’à le laisser occuper toute la surface de l’image dans certains exemples d’Ecce Homo plus tardifs. Ici, le découpage à mi-corps renouvelle d’une certaine façon le jeu de dévoilement et de dissimulation qui fait déjà contraste entre le corps du Christ et celui de Dieu. Les bustes des personnages émergent du bas du tableau comme par un effet de « surgissement », laissant le reste des corps caché, évoquant des œuvres où le corps du Christ mort se lève du tombeau, entouré des arma Christi. L’effet d’élévation, soutenu et partagé par le mouvement du Père appuie la dimension à la fois sévère et triomphale du Christ, mort et vivant. Il se présente à la fois comme une victime sacrificielle et comme un Dieu incarné.