Corps ascétique

Motif iconographique

Marie l’Égyptienne, dont la vie est connue par plusieurs textes dont une traduction française de Rutebeuf au XIIIe siècle, est une figure souvent confondue avec Marie-Madeleine, avec qui elle partage l'attribut de la chevelure qui lui sert de vêtement. Cet attribut féminin associé à la sexualité des courtisanes est détourné pour devenir, avec leur vie d'ascèse, un vêtement nouveau qui, dans le chapiteau d'Alspach, recouvre entièrement le corps de la sainte et l'efface totalement. C'est à la fois un linceul et un vêtement qui sert à signifier le corps ascétique d'une façon originale : le corps de l'ascète est présent, se laisse deviner par sa forme, mais demeure soustrait à la vue et dépourvu de caractère propre, sexuel notamment. Seul le visage est visible, dans la partie haute du chapiteau, à la même hauteur que les mains de Zosime qui tendent l'hostie, et que l'ange qui plonge du ciel pour recueillir l'âme de celle qui s'apprête à trépasser. Ainsi, le corps est dépouillé de la matérialité charnelle qui était le lieu du péché de l'ancienne courtisane. Peut-être la sortie du monde de la sainte s’exprime-t-elle aussi dans l’effacement plastique de son corps, sculpté en quasi méplat, à l’instar de l’ange et des nuées.

D'autre part, la forme que prend le linceul de cheveux est analogue à une chrysalide ou tout simplement à un enfant dans ses langes et peut faire penser aux Christ enfants des nativités. Il s’agirait d’une manière de représenter la renaissance spirituelle de la sainte. La pyxide est aussi mise en parallèle avec le corps de Marie l’Égyptienne: le vase contient le corps du Christ, tout comme la chevelure contient celui de la sainte, qui devient par analogie une offrande. L'hostie est particulièrement mise en valeur puisqu'il semble qu'elle était sculptée en métal et sertie dans le centre de la composition : cette matérialité singulière, le contraste de couleur et surtout de texture entre le métal et la pierre devaient contribuer à renforcer la présence de cet élément. C'est après cette communion que Marie l’Égyptienne meurt. Ses Vies racontent qu'elle a reçu trois deniers pour acheter trois pains destinés à lui servir de nourriture pendant sa retraite au désert : on peut voir dans cette ascèse une préfiguration, une préparation charnelle à l’ultime communion, qui marque la fin d'une existence terrestre dans l’imitation du Christ. La petite croix qui se trouve entre les personnages suggère cette médiation christique de la communion, ultime geste d’ascèse et source d’une nouvelle vie (le végétal étant la forme allégorique du vivant), de nature spirituelle. Les axes de cette croix désignent les relations structurantes de la scène : l’hostie et le corps de la sainte, le corps de la sainte et l’ange.

L'ascèse s'exprime donc dans cette image par la mise en retrait du corps, une altération positive qui permet l'élévation de l'esprit : Marie, nimbée au contraire de Zosime, semble être déjà en mesure de voir l'ange qui descend vers elle, tandis que le regard de l'ermite qui porte l'hostie et la pyxide s'arrête aux espèces. Il ne voit que le signe quand Marie, peut contempler les êtres spirituels.