Corps monstrueux

Motif iconographique

En intégrant les races monstrueuses au sein de l'espace de la Création, cette mappemonde témoigne de la place qu'occupe le monstre dans les mentalités médiévales. Au XIIe siècle, le terme apparaît dans le Psautier d'Oxford pour désigner un prodige ou un miracle divin, mais les autres occurrences dans la littérature médiévale témoignent de son utilisation pour désigner les créatures animales, humaines ou hybrides caractérisées par leur rareté et leur apparence exceptionnelle.

Il s'agit donc à la fois d'un signe divin et d'une déviation vis à vis de la norme, car le monstre se définit toujours par sa dissemblance : les races présentées dans la bordure de la carte du psautier sont autant de formes de corps divergeant de celui qui constitue le prototype de l'Homme en même temps que son renouvellement par l'Incarnation, c'est-à-dire le Christ. Les monstres représentés sont tous humanoïdes : cannibales (monstrueux par leurs mœurs plus que par leur forme), hybrides, dotés de membres supplémentaires ou surdimensionnés… Ce panel correspond à l’idée, commune pendant le Moyen Âge central, de races sensées habiter les confins du monde, et à propos desquelles certains théologiens comme Augustin d'Hippone ou Amboise de Milan (De Cain et Abel, Patrologie latine 14, 317) s'interrogent depuis la fin de l'Antiquité : sont-ils descendants d'Adam ? Quelle est leur place au sein d'un monde régi par la loi divine ?

Cette déviation vis à vis du modèle ne les exclut pourtant pas de la Création. Le monstre s'y inscrit pleinement, témoignant à la fois de sa diversité et d'une hiérarchisation (ici exprimée spatialement) entre le semblable et le dissemblable, mais aussi d'un lien particulier que le monstrueux (souvent associé à la merveille et au prodige) entretient avec le sacré en tant qu'élément distinctif, qui attire l'attention et porte un message. De fait, puisque le centre du monde est Jérusalem, entourée des terres connues et habitées par l'Homme, les races monstrueuses dépeintes sur la carte sont repoussées dans ses extrémités, dans les marges.

Quant aux monstres hybrides animaliers qui se situent sous la mappemonde, ils sont eux aussi à leur juste place dans l’ordre divin dominé par le Christ en majesté. Leurs corps, qui s'affrontent en deux figures complémentaires par leurs caractéristiques, sont assignés à un espace visuel précisément cadré et y remplissent la fonction de supporter la pesanteur du monde.