Corps comme cosmos

Thématique iconographique

Le corps se définit, dans la pensée chrétienne médiévale, comme une matière. Il est donc formé des quatre éléments qui composent le monde et se montre sujet aux variations de leur équilibre, avec l’ensemble de la Création. Il se caractérise également par une organisation hiérarchique des différentes parties, depuis la tête jusqu’aux pieds.

L’anthropologie chrétienne hérite sur ce point de la tradition platonicienne antique par le biais d’Augustin d’Hippone. Elle fait de l’Homme l’achèvement de la Création, le dernier être créé par Dieu, qui résume dans toutes ses parties celles de l’Univers. Il est construit en résonance avec lui et possède une relation aux choses du monde de l’ordre du rapport analogique : du point de vue du microcosme, le corps humain est un résumé du monde et des éléments qui le composent, tandis que sous l’angle du macrocosme, le monde et les sociétés s’organisent sur un mode similaire à celui du corps.

Ainsi, on trouve dans nombre de traités scientifiques du Moyen Âge la reprise du canon de la médecine grecque, qui avait théorisé la mise en relation des composantes du corps humain avec les éléments naturels. Si on observe des variations d’un auteur à l’autre, des constantes persistent : généralement, la chair est la terre, puisque modelée au commencement par Dieu, le souffle est air, le sang et les fluides sont composés d’eau, la chaleur vitale découle du feu… La théorie des humeurs fait ainsi correspondre les fluides corporels (bile noire, bile rouge, sang et flegme) aux qualités morales, aux saisons et aux éléments, par des systèmes analogiques variables tout au long de cette phase de redécouverte de la médecine de Galien (XIIe-XIIIe siècle). Les traductions des traités arabes, d’inspiration grecque, par Constantin l’Africain vers 1080, ou celle du Canon d’Avicenne par Gérard de Crémone en 1187 renouvellent le regard porté sur le corps et son fonctionnement : la théorie des humeurs se précise et s’organise tout en intégrant une partie des considérations aristotéliciennes sur les rapports âme-corps.

À une échelle différente, l’organisation hiérarchique du corps, composé d’organes et de parties différentes reliées et commandées par l’esprit a entraîné son utilisation métaphorique pour désigner un ensemble ou une communauté. Le corps mystique du Christ est ainsi formé par l’ensemble des croyants, mais c’est aussi l’Église et ses institutions qui peuvent avoir recours à ce type de modèle illustrant l’organisation cohérente des différentes parties unies dans un fonctionnement global. Le corps est donc éminemment signifiant, puisque le terme latin corpus peut servir à désigner la nef d’une église, une enceinte de bâtiments, un collège ou une corporation. L’édifice ecclésial accentue encore cette association entre le lieu et le corps, symbolique et mystique puisqu’au corpus de la nef s’ajoute le terme de caput, le chevet, et les bras de la nef qui, en reprenant la forme de la croix, adoptent la forme du corps du Christ.

On constate à travers ces exemples que le terme « corps » ne désigne plus seulement la chair de l’homme, mais aussi un ensemble d’éléments réunis et fonctionnant ensemble, ou ayant vocation à être réunis. Il faut enfin noter que l’hérésie est vue comme une maladie symbolique du corps social et rapprochée de la lèpre. Enfin, remarquons que de cette conception christologique du corps mystique découle, à partir du XIIe siècle, une application à la société civile : dans le Polycraticus, Jean de Salisbury développe l’idée d’un corps-état à la tête duquel se trouve le roi. Les monarchies européennes s’emparent en effet massivement de ce thème afin de donner une dimension sacramentelle à leur fonction régalienne, ce qui provoque l’opposition de l’Église.


Collectif OCMI-INHA, Ontologie du christianisme médiéval en images, consulté le 30 May 2020, https://omci.inha.fr/s/ocmi/item/15